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Emploi

Au Québec, le travail dans les mines est-il une option d’avenir pour les femmes ?

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Le film québécois Souterrain a été projeté en avant-première pour tous les mineurs ayant participé au tournage, le 29 septembre 2020 dans la mine à ciel ouvert Sygma à Val d’Or. Il a été présenté au Festival du film de Whistler (Colombie britannique) le 20 décembre suivant, où il a reçu le prix de la meilleure réalisation. Mais en raison de la pandémie ce film, très attendu au Canada, n’est sorti sur les écrans que le 26 janvier dernier.

La réalisatrice, dont le premier film Chien de Garde a été doublement primé au Festival International du film de Saint-Jean-de-Luz en 2018 – prix de la meilleure mise en scène et prix de la meilleure interprétation pour les deux vedettes du film –, est petite-fille et fille de mineur. Sophie Dupuis est née à Val d’Or, ville industrielle de l’ouest du Québec dans la province de l’Abitibi-Temiscamingue, région minière, située sur les rives du lac Demontigny. A côté de l’or, des minerais tels que le cuivre, le zinc, l’argent et le plomb y sont également exploités. La ruée vers l’or de ce Klondike québécois s’opère surtout dans les années 1920-1950, en direction de la faille de Cadillac, autour des mines de Lamaque à Val d’Or, exploitées entre 1934 et 1989, et du « village de compagnie » Bourlamaque. Dans ces années, une cinquantaine de mines sont ouvertes dans la région, dont quelques quarante sont des mines d’or. En Abitibi-Temiscamingue de nombreuses mines d’or sont toujours exploitées par des compagnies telles que Mine Canadian Malartic, LaRonde, Westwood, employant toutes entre 500 et 1000 employés, ainsi que de plus petites à l’image de Goldex.

Avec Souterrain, Sophie Dupuis rend hommage aux mineurs dont elle a partagé le quotidien. Son film se déroule en partie au fond d’une mine d’or moderne, mécanisée, dans laquelle travaillent, à quelques 450 mètres de profondeur, des équipes réunissant des hommes et quelques femmes. Confrontés quotidiennement au danger que présente, aujourd’hui encore, le travail dans les galeries, ces mineurs canadiens entendent la détonation d’une explosion, là où certains des travailleurs ont été affectés ce jour-là. Solidaires de leurs camarades un groupe de sauveteurs, composé de jeunes mineurs et de mineurs plus expérimentés, tous très bien équipés, est immédiatement formée pour aller à la recherche de potentielles victimes, sous la conduite d’une femme faisant preuve d’une grande autorité.

Les femmes de plus en plus nombreuses

En effet de plus en plus de femmes travaillent, désormais, dans le secteur minier au Québec. Elles représentent environ 17 % de la main-d’œuvre, plus particulièrement dans des postes de gestion, mais étonnamment elles sont 4 % dans les différents métiers liés à la production. En 2016, le Conseil d’Intervention pour l’Accès des Femmes au Travail (CIAFT) a publié à Montréal une étude sur les Femmes de métiers dans le secteur minier : un portrait, les principaux défis et pistes d’action pour l’industrie québécoise. Face au manque de main-d’œuvre masculine, les compagnies minières ont commencé à faire circuler l’idée selon laquelle « travailler dans les mines est aussi pour les femmes ».

Jessica Salois-Rivard, est arpenteuse principale – c’est-à-dire chef d’équipe – à la compagnie Westwood, près de Rouyn-Noranda. Elle y est employée depuis six ans. Le matin, elle descend au fond pour coordonner le travail des arpenteurs. C’est elle qui décide de la répartition de l’équipe dans les galeries, qui organise le temps de travail, les déplacements, qui veille à la sécurité et à la santé de ses camarades. L’après-midi elle remonte à la surface, où elle est notamment en charge de la commande du matériel et d’autres tâches administratives et de gestion.

Dans les mines du Québec les métiers du fond ont beaucoup évolué, selon Jessica l’arpenteuse. Il y a désormais beaucoup plus de « métiers de tête » : des ingénieurs, des électriciens, des mécaniciens et des soudeurs… C’est ainsi que des femmes bien formées peuvent être amenées à manœuvrer du matériel lourd. Ceci a amené les compagnies à faire des recherches dans le domaine de l’ergonomie, voire à repenser les normes en matière de sécurité et de santé au travail, mais également à être plus conciliantes dans l’aménagement des horaires afin de permettre aux mères de famille d’avoir à la fois une vie de famille et des perspectives de carrière professionnelle dans les mines.

Un danger toujours présent

Au regard de l’histoire du travail dans les mines, ces femmes font-elles avancer la cause féministe en affirmant ainsi leur capacité à exercer des métiers depuis longtemps dévolus aux hommes ? Au contraire, leur retour dans les galeries souterraines marque-t-il un recul de la protection des travailleurs exerçant leur métier dans des conditions dangereuses ? Telles sont deux des questions que pose, très utilement, ce film.

Il faut se souvenir que, même si les conditions de travail dans les mines ont beaucoup évolué depuis l’époque où les lois interdisant le travail des femmes et des enfants au fond ont été votées dans les grands pays industrialisés le danger, comme l’illustre bien Souterrain, est toujours présent et les catastrophes toujours menaçantes. Dans Germinal, Emile Zola met en scène de toutes jeunes femmes, comme Catherine Maheu et ses camarades à la tâche dans les galeries souterraines du Voreux. En effet, celles que l’on appelle « les hercheuses » roulent de lourdes berlines pleines de minerai jusqu’au plan incliné, destiné à faciliter l’évacuation du charbon.

Ce type de travail harassant effectué par des femmes à des centaines de mètres sous terre, dans des conditions de promiscuité et d’insécurité va être, dans les dernières décennies du XIXe siècle, de plus en plus considéré comme une forme d’exploitation inacceptable. La saint-simonienne Pauline Viardot se fait l’écho de cette indignation dans La Revue indépendante, dirigée par George Sand et Louis Viardot, dès juillet 1842. Les témoignages recueillis semblent montrer que la vie que mènent les femmes dans les mines est « contraire aux lois de la pudeur, cette seconde nature de la femme » et qu’elles sont parfois contraintes de travailler jusqu’aux premières douleurs de l’enfantement.

En France, le travail des femmes au fond a été légalement et définitivement interdit grâce au vote de la loi du 19 mai 1874. Néanmoins, certaines compagnies ont, jusque dans les années 1880, au mépris de la loi, continué à les faire descendre dans les entrailles de la terre. En Belgique, il faudra attendre près d’une décennie de plus – loi du 13 décembre 1889 – pour voir les femmes interdites de labeur au fond. Faut-il aujourd’hui revenir sur cette législation, protectrice des femmes, au nom de l’égalité entre les sexes ?



Diana Cooper-Richet, Chercheur au Centre d’histoire culturelle des sociétés contemporaines, Université de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines (UVSQ) – Université Paris-Saclay

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons.

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