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Emploi

au Royaume-Uni, les plus de 50 ans démissionnent en masse

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En France, le projet de réforme des retraites du président réélu Emmanuel Macron prévoit un report de l’âge légal de départ à la retraite à 65 ans. Un objectif qui implique, en parallèle, un effort pour maintenir les seniors en emploi un an de plus. Depuis le début des années 1990, les quatre réformes des retraites (1993, 2003, 2010 et 2014) ont déjà contribué à accroître le taux d’emploi des seniors : celui-ci a notamment augmenté de près de 20 points entre 2003 et 2021, selon une étude de la Dares.

Cependant, la France accuse toujours un retard de près de 6 points chez les 55-64 ans par rapport à ses voisins européens. Or, combler cet écart ne s’annonce pas simple, surtout si les tendances observées par les chercheurs britanniques Carlos Carrillo-Tudela, Alex Clymo et David Zentler-Munro (University of Essex), qui font l’objet d’un article pour The Conversation UK dont nous vous proposons la traduction, venaient également à se confirmer en France.


L’économie britannique semble rencontrer un problème avec ses plus de 50 ans : à la suite de la pandémie de Covid-19, ils ont quitté la population active en masse, au grand dam des entreprises et au gouvernement. Environ 300 000 travailleurs âgés de 50 à 65 ans de plus qu’avant la pandémie ont désormais rejoint la catégorie des « économiquement inactifs », ce qui a conduit un tabloïd à qualifier le problème d’« exode des seniors ».

« Économiquement inactif » signifie que ces travailleurs âgés ne sont ni employés ni à la recherche d’un emploi. Bien sûr, il se peut simplement que les travailleurs aient épargné davantage pendant la pandémie et qu’ils puissent maintenant se permettre de prendre une retraite confortable plus tôt que prévu.

Mais si les travailleurs âgés ont été mis au chômage en raison de risques pour la santé ou d’un manque d’opportunités, cela signifie que l’économie reste privée de travailleurs potentiellement productifs – ce qui pourrait coûter cher à l’État de diverses manières. Que se passe-t-il donc ?

Un exode moindre chez les plus qualifiés

Dans notre récente étude, nous nous sommes penchés sur l’inactivité économique croissante des plus de 50 ans et sur ses conséquences pour l’économie, en utilisant les dernières données de l’enquête du UK Labour Force Survey (LFS).

Nous avons d’abord pu constater que l’exode des seniors ne se concentre pas dans les segments les plus riches de la population, même si l’on pourrait s’attendre à ce qu’ils soient les plus aptes à prendre leur retraite. Au contraire, il s’agit plutôt d’un phénomène qui touche principalement les revenus moyens et moyens inférieurs.

Comme le montrent les graphiques ci-dessous, la plus forte hausse de l’inactivité post-Covid s’observe chez les travailleurs appartenant à la catégorie des revenus moyens inférieurs. Ces derniers gagnaient environ 18 000 à 25 000 livres sterling par an (21000-29200 euros) dans leur emploi le plus récent. Dans chaque graphique, la ligne indique le pourcentage de travailleurs occupés âgés de 50 à 65 ans qui sont devenus économiquement inactifs un an plus tard.

Travailleurs devenant inactifs (%) par quartile de revenu

Charts showing economic inactivity by wage bracket
Les données proviennent de l’enquête longitudinale sur les forces de travail de cinq trimestres pour les individus âgés de 50 à 65 ans. Chaque graphique présente un quartile différent de la distribution des salaires (0-25ᵉ, 25-50ᵉ, 50-75ᵉ et de 75-100ᵉ). Par exemple, le dernier point de données du panel pour les salaires moyens inférieurs montre que 12,8 % des travailleurs qui étaient employés au quatrième trimestre de 2020 avec un salaire situé dans le 25ᵉ-50ᵉ percentile étaient économiquement inactifs au quatrième trimestre de 2021.
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D’autres éléments viennent également étayer l’idée que l’augmentation de l’inactivité reste concentrée dans la partie moyenne inférieure de la distribution des revenus. Par exemple, l’augmentation de l’inactivité a été plus importante chez les personnes qui louent leur logement plutôt que chez les propriétaires, et chez celles qui travaillent dans des secteurs et des professions moins rémunérées. L’augmentation de l’inactivité a également été moindre chez les travailleurs hautement qualifiés.

Les secteurs où l’inactivité des plus de 50 ans a le plus augmenté sont le commerce de gros et de détail (+ 40 %), le transport et l’entreposage (+ 30 %) et l’industrie manufacturière (+ 25 %). Parallèlement, les professions qui enregistrent les plus fortes hausses en pourcentage sont les opérateurs d’installations et de machines de traitement (+50 %) et les vendeurs et les services à la clientèle (+40 %). Pour replacer ces chiffres dans leur contexte, le pourcentage d’augmentation comparable pour les plus de 50 ans dans l’ensemble de l’économie est de 12 %.

Plusieurs facteurs peuvent expliquer ces différences. D’abord, les secteurs en question connaissaient déjà des difficultés économiques avant la pandémie et ils ont été durement touchés ces deux dernières années. Les travailleurs ont ainsi pu considérer qu’il était peu probable qu’ils retrouvent leur emploi dans un secteur en déclin, et ont pu choisir de prendre leur retraite plutôt que de chercher un autre emploi ou de se reconvertir. Il s’agit également de secteurs où les contacts sociaux sont nombreux et où il n’est pas possible de travailler à domicile. Certains travailleurs âgés ont donc peut-être choisi de démissionner par crainte pour leur santé.

Dans l’ensemble, l’augmentation de l’inactivité s’explique par le fait que les travailleurs âgés perçoivent une baisse du rendement de leur travail : en effet, pourquoi continuer à occuper un emploi mal rémunéré dans un secteur en déclin et touché par une pandémie ?

Reviendront-ils au travail ?

Il n’est pas rare que des travailleurs deviennent économiquement inactifs après une récession, car il devient plus difficile de trouver un emploi et les candidats peuvent décourager. C’est notamment ce qui s’est produit après la crise financière mondiale de 2007-2009 – à la suite de laquelle la hausse de l’inactivité chez les plus de 50 ans restait néanmoins trois fois moins élevée qu’actuellement.

Certes, les travailleurs aujourd’hui en « exode » pourraient se remettre à chercher un emploi si la situation économique s’améliore, mais les perspectives restent peu encourageantes.

Plusieurs faits suggèrent également que ces personnes n’ont vraiment pas envie de revenir au travail. La totalité de la hausse de l’inactivité provient de travailleurs qui disent ne pas vouloir de travail et pensent qu’ils ne travailleront « certainement » plus jamais. Des « raisons de santé » de santé peuvent être évoquées (même si la hausse de l’inactivité liée à la santé avait commencé au moins deux ans avant la pandémie et n’a pas été beaucoup affectée par crise sanitaire elle-même), mais le désir de prendre sa retraite constitue bien la principale raison de l’augmentation de l’inactivité.

Le désir de prendre sa retraite, principale raison de l’augmentation de l’inactivité.

Il convient de souligner qu’avant la pandémie, le nombre de retraités était en baisse, les travailleurs prenant leur retraite plus tard. Ce phénomène était dû à l’augmentation de l’âge légal pour obtenir la pension de l’État, qui est passé de 65 à 66 ans à partir de 2019-20. La hausse des départs à la retraite que nous avons observée pendant et après la pandémie est donc aussi en partie l’émergence d’une tendance sous-jacente liée à cette mesure.

Cette hausse sans précédent de l’inactivité chez les plus de 50 ans pose désormais des défis importants pour l’économie britannique. Elle intervient à un moment où le gouvernement doit faire face à l’augmentation des démissions dans d’autres groupes d’âge, aux pénuries de main-d’œuvre, à l’augmentation du coût de la vie ou encore aux effets du Brexit. Compte tenu de leurs revenus relativement faibles, ces retraités pourraient aussi potentiellement rencontrer des difficultés financières plus tard dans leur retraite et ajouter de la pression sur les dépenses publiques. Que peut-on donc faire pour stopper, voire inverser, l’exode des seniors ?

L’augmentation de l’inactivité ne se situe pas dans les couches de la société aux revenus les plus faibles, où le gouvernement concentre aujourd’hui ses efforts pour inciter au travail par le biais du système de prestations. Le gouvernement pourrait donc envisager d’étendre ces incitations aux personnes de la classe moyenne inférieure pour tenter de les encourager à reprendre le travail.

Peut-être la crise du coût de la vie obligera-t-elle les plus de 50 ans à reprendre le travail, ce qui résoudra en partie la pénurie de main-d’œuvre au Royaume-Uni. Mais résoudre un problème par un autre n’est pas de nature à rendre qui que ce soit – travailleurs, entreprises ou gouvernement – plus heureux. Des jours difficiles semblent donc nous attendre.



Carlos Carrillo-Tudela, Professor of Economics, University of Essex

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons.

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