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Emploi

La concentration des employeurs a-t-elle pu contribuer au mal-être territorial ?

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Fin 2018, 70 % des sympathisants du mouvement des « gilets jaunes » touchaient un revenu inférieur au revenu médian, et les manifestations ont concerné des communes ayant connu de fortes baisses du taux d’emploi. Dans leurs travaux, Axelle Arquié et Julia Bertin, économistes au Centre d’études prospectives et d’informations internationales (CEPII) montrent que dans les territoires où la concentration des employeurs est plus élevée les salaires sont, toutes choses égales par ailleurs, plus bas, surtout pour les plus pauvres. Elles répondent aux questions d’Isabelle Bensidoun, économiste et adjointe au directeur du CEPII.


Le mouvement des « gilets jaunes » a exprimé un profond mal-être dans certains territoires. Quels liens entre ce mouvement et une réalité peu visible, celle de la concentration des employeurs ?

Les revendications portées par les « gilets jaunes » ont en effet rapidement dépassé la contestation initiale d’une nouvelle taxe sur le carburant pour exprimer le mal-être et le déclassement des classes moyennes et populaires, ressentis tout particulièrement au sein de certains territoires. La dimension territoriale de ce mouvement est essentielle : son originalité politique tient ainsi à une territorialisation très dispersée, avec des actions protestataires profondément ancrées dans l’espace local.

L’emploi en particulier constitue une dimension majeure de cette mobilisation : les communes où les baisses du taux d’emploi ont été les plus marquées entre 2010 et 2015 sont également celles qui ont connu des épisodes importants. La dégradation des conditions de travail et la probabilité accrue de faire face à des périodes d’emploi discontinues ont aussi été des facteurs fondamentaux d’engagement au sein du mouvement. Et ce mouvement est également indissociable d’un niveau de vie, et donc de salaires, relativement bas : 70 % des sympathisants ont ainsi un revenu inférieur au revenu médian.

Or, la concentration des employeurs est indissociablement liée à ces deux causes structurelles de mécontentement : des salaires bas et des emplois en nombre insuffisant. Si les « gilets jaunes » n’ont bien entendu pas dénoncé les effets d’une concentration excessive des employeurs, celle-ci a pu contribuer à façonner les inégalités d’emploi dont ceux-ci souffrent au sein de territoires négligés.

Cela signifie que lorsque la concentration des employeurs est forte, les salaires sont plus bas et les emplois moins nombreux ?

Absolument. C’est ce que montrent les travaux qui se sont intéressés aux effets de la concentration des employeurs. Celle-ci dépend à la fois du nombre et du poids des employeurs potentiels d’un salarié dans la zone d’emploi où il travaille.

Un salarié de l’imprimerie autour d’Avignon a pour alternative une trentaine d’établissements sans qu’aucun d’entre eux ne domine le marché de l’emploi : la concentration des employeurs y est faible. À l’inverse, un salarié de l’industrie chimique autour de Roubaix se trouve face à un marché du travail concentré : seuls quatre employeurs, dont certains ont un poids prépondérant, sont présents.

Et les écarts entre territoires sont très importants, comme le montre la carte ci-dessous qui fait apparaître une « diagonale de la concentration », allant du sud-ouest au nord-est de la France.

Carte : Disparités de la concentration des employeurs, par département, en 2019. Note : La concentration des employeurs est d’autant plus élevée que la couleur est foncée.
Arquié et Bertin, 2021

Et en effet, une forte concentration des employeurs a deux conséquences majeures pour le bien-être des habitants. Tout d’abord, sur un marché du travail plus concentré, le pouvoir de négociation des salariés est largement réduit : ceux-ci sont alors contraints d’accepter des salaires plus bas ce qui entame leur niveau de vie. Plus inquiétant encore, les baisses de salaires ne sont pas réparties uniformément et les salariés les moins bien rémunérés sont les plus vulnérables face à la concentration des employeurs avec des pertes de revenus plus importantes que les salariés mieux payés.

Ensuite, une hausse de la concentration des employeurs se traduit par une baisse des créations d’emploi, et donc in fine par un taux de chômage plus important. Une explication classique à ce phénomène, celle du monopsone, l’équivalent du monopole sur le marché du travail, est que ces offres d’emploi mal rémunérées ne trouvent pas preneurs.

Une explication alternative est que lorsque la concentration des employeurs fait basculer le rapport de force en leur faveur, ces derniers peuvent exiger davantage de leurs salariés actuels. En leur ajoutant par exemple de nouvelles tâches sans rémunération additionnelle, sans que ceux-ci puissent s’y opposer sous peine de se retrouver au chômage en l’absence d’alternatives crédibles ailleurs. Dans ce contexte, les employeurs ont moins d’incitation à créer de nouveaux emplois.

Selon la région où nous vivons, nous faisons ainsi face à un marché du travail bien différent. Et comme la mobilité géographique et sectorielle des travailleurs est faible, la grande majorité des salariés restent dépendants de leur marché du travail.

Que peut-on faire pour ces salariés tributaires de marchés du travail dominés par quelques gros employeurs en position de force ?

Il est important de ne pas seulement compenser les pertes de revenus de ces salariés par des transferts, mais de mener en parallèle une politique de redynamisation des territoires, avec pour objectif d’attirer des employeurs dans les zones où ils se sont raréfiés. Cela permettrait de rééquilibrer les rapports de force entre salariés et employeurs, avec in fine un impact positif sur l’emploi et les salaires.

Cette politique de rééquilibrage territorial des marchés du travail permettrait des implantations d’entreprises qui favoriseraient le redéploiement d’un tissu local en matière de services de proximité, source de bien-être majeure pour les résidents. Les communes ayant connu des épisodes de mobilisation des « gilets jaunes » se caractérisent en effet par une dégradation des conditions de vie, avec une raréfaction des équipements locaux, des services publics (tribunaux de grande instance, hôpitaux, etc.), mais aussi des commerces de proximité.

Une commune d’où a disparu une épicerie a ainsi plus de chances d’avoir connu une forte mobilisation de « gilets jaunes » et une augmentation de l’abstention aux dernières élections présidentielles. Et l’implantation de nouvelles entreprises exercera un effet d’entraînement d’autant plus important sur le reste de la zone d’emploi si celles-ci font partie du secteur industriel.

La campagne présidentielle, au cours de laquelle beaucoup des candidats s’engagent en faveur de la réindustrialisation, gagnerait à mettre au cœur des débats cette dimension territoriale. Si les outils pour attirer les entreprises sont connus (fiscalité locale, subventions ciblées), il est difficile d’influencer l’implantation des entreprises. Cela réclamerait une approche stratégique qui définisse le type d’entreprises à attirer en fonction du tissu industriel et du type de main-d’œuvre spécifique à chaque région.


Cet article est publié dans le cadre de la série du CEPII « L’économie internationale en campagne » un partenariat CEPII – The Conversation.



Axelle Arquié, Économiste, CEPII

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons.

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